Inspiring Points de vue

Et si l’IA avait besoin de véritables humains ?

L’enjeu des leaders - et de leurs coaches - à l’ère de l’IA

Olivier Pelleau

Par Olivier Pelleau

Fondateur, Managing Partner, Senior Executive Coach

A l’occasion des TP Days 2026, les coachs et les équipes opérationnelles de Turningpoint ont réfléchi cette année à l’impact de la révolution de l’IA sur l’exercice même du leadership : en quoi l’IA bouleverse-t-elle le leadership ?

Une occasion de prendre de la hauteur pour comprendre le moment historique que nous traversons et revisiter la mission du coach dans ce basculement culturel qui redéfini le rôle de l’humain et particulièrement des leaders, face au pouvoir dominant de l’IA.

 

1.   Au fondement de la modernité, une volonté de domination de la nature.

Devenir comme maître et possesseur de la nature

Descartes, au terme de la Renaissance, pose par son fameux « Discours de la Méthode » (1637) à la fois les bases et l’intention du projet de la modernité : affranchir l’être humain de toute forme de dépendance religieuse, politique ou naturelle en “devenant comme maître et possesseur de la nature”[1]. Un siècle plus tard, Emmanuel Kant confirmera cette ambition en affirmant que l’homme a le devoir de penser par lui-même “Aie le courage de penser par toi-même”[2]. Cette quête d’autonomie, refusant l’hétéronomie d’une dépendance extérieure, a profondément structuré notre modernité en France, en Allemagne, en Grande Bretagne, avant de s’étendre au monde entier. Ainsi, pour Kant emblème philosophique de ce XVIIIème siècle, « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable”.

 

Le dualisme cartésien et ses implications

La modernité s’est construite sur une séparation radicale entre le corps et la raison. Héritier de Platon, Descartes affirme que seule la conscience de sa propre pensée fonde la certitude d’un raisonnement évacuant la matière, les émotions, les sensations comme sources d’erreur, oui « cogito ergo sum ». Cette vision a façonné l’homme moderne occidental, marqué par l’opposition entre la raison analytique permettant de comprendre les phénomènes physiques d’avec les dimensions corporelles, sensibles et émotionnelles perçues comme subjectives, et donc reléguées au second plan.

 

La révolution industrielle et ses héritages

Les progrès des sciences du XVIIIème – mathématiques, physique, chimie, biologie -, traduites dans la fameuse « Encyclopédie » de Diderot et d’Alembert, permettent au siècle suivant la Révolution Industrielle. Ce progrès de la machine promet de libérer l’homme de la souffrance et du labeur de la production. Dans cette course à la productivité, la nature est devenue ressource, d’abord avec le charbon, puis le pétrole et plus tard avec l’atome. L’individu voulant dominer cette nature devient progressivement un rouage de ce grand mécano.

 

Le contrat social, un lien direct entre l’individu et l’Etat.

Sur le plan politique, le projet moderne vise également à se libérer de toute dépendance. Les liens affectifs, les enracinements culturels, les communautés d’appartenances apparaissent comme des liens de dépendance dont il faut s’extraire. Ainsi, la loi Le Chapelier du 14 juin 1791 interdira les corporations, les associations et les coalitions, ancêtres des syndicats, pour tenter de supprimer ces corps intermédiaires qui animent une société vivante et imposer une relation directe et unique du citoyen dans son individualité avec l’Etat dans sa réalité englobante.

 

L’achèvement de la modernité ?

Aujourd’hui, nous sommes comme à un moment de bascule de l’histoire de l’humanité : en voulant surpasser la nature pour gagner en liberté, l’homme moderne a démultiplié sa puissance d’action jusqu’à se faire dépasser aujourd’hui par sa propre création technique. Cette puissance hypertrophiée excède les capacités de maitrise humaine et rencontre les limites de notre liberté. L’individu, hyper autonomisé, se retrouve paradoxalement vulnérable et démuni face à l’excès d’information, de choix et d’isolement.

 

2.   Un enjeu humain, de leadership et de coaching

L’IA, un outil ou un milieu ?

L’intelligence artificielle n’est plus un simple outil : elle devient un milieu. Dans nos lunettes, nos voitures, nos flux d’informations, elle influence nos décisions de manière diffuse et inconsciente. Nous n’avons plus besoin d’être face à un écran d’ordinateur pour interroger l’IA. Nous sommes immergés dans un monde. Ainsi, un renversement est en train de s’opérer : l’outil, qui a prolongé nos mains et nos intelligences humaines depuis le début de l’humanité, arrive par l’IA à dépasser notre propre intelligence humaine.

Avec sa capacité et sa rapidité de calcul, avec l’opacité de ses algorithmes, l’IA est devenue de moins en moins contrôlable par l’intelligence humaine. Ce qui était un outil pour amplifier le pouvoir de l’homme et se libérer de ses dépendances naturelles, politiques, économiques, s’autonomise de plus en plus jusqu’à bientôt entrer en compétition avec l’humain. En effet, l’IA est programmée sur l’objectif des humains. Ceux-ci visant à « persévérer dans l’être », l’IA ne va-t-elle pas également chercher par tous les moyens, à « persévérer dans l’être d’IA ».

 

Repositionner l’homme dans sa vocation profonde

Cette situation n’a rien de fatal. Elle ouvre au contraire une opportunité majeure : redécouvrir ce que signifie être humain. Non pas une machine rationnelle, mais un être vulnérable, relationnel, doté d’émotions, de corps et d’intuition. Aristote nous rappelle que l’intelligence ne se limite pas au raisonnement : elle est aussi cette capacité à saisir ce qui est juste et bon par son intelligence, sa « fine pointe de l’âme ». Notre époque appelle à un recentrage sur cette intelligence vivante.

 

Le rôle du coach dans ce nouveau contexte

Être coach aujourd’hui c’est accompagner ce retour au sens et à l’exercice du discernement à travers une vraie liberté intérieure et un solide esprit critique. Le coach aide à sortir du réflexe productiviste intégré au cours des derniers siècles pour réinvestir la conscience, l’émotion, la relation. Il questionne la vision d’un leader lobotomisé sur la recherche unique d’optimisation des ratios, des indicateurs ou des cours de bourse. Il invite à un engagement global : vraiment intellectuel et pas seulement calculatoire, et aussi émotionnel, corporel, spirituel…

Dans un monde saturé de technologie, où l’IA devient le nouveau Prométhée doté d’une omniscience et d’une omnipuissance, le coaching se retrouve chargé d’une mission nouvelle : stimuler chez l’humain, et en particulier chez ceux dont les décisions influencent le plus grand nombre, ce qui lui est le plus spécifique et que jamais une technologie, aussi puissante en calcul soit-elle, ne pourra lui ravir : sa capacité d’humanité. Plus que jamais, au-delà des flux qui captent notre attention et nous déconnectent des autres et de nous-mêmes, le grand défi des leaders de demain sera de réapprendre à entrer en contact avec ses cinq sens, ressentir son corps, imaginer, s’émerveiller du beau, exercer son esprit critique, son intuition et son discernement, s’y engager avec courage et volonté et, in fine, aimer en recherchant intentionnellement le bien des autres.

 

Conclusion

Être humain n’est pas un slogan : c’est un chantier. L’IA peut être un effroyable destructeur d’humanité ou à l’inverse un véritable révélateur d’humanité. À nous – aux leaders en particulier – de nous développer en exerçant cette liberté intérieure pour reconstruire une humanité sensible, ancrée, connectée, et résister à la tentation de nous auto-réduire à n’être qu’une machine parmi les machines.

Le chemin est clair : développer l’esprit critique, cultiver la relation, habiter pleinement notre corps et notre liberté. C’est, pour les leaders en particulier, un chemin vers toujours plus d’humanité. Accompagner ce chemin, c’est la mission, encore davantage nécessaire, du coach de dirigeant.

 

[1] R. Descartes, Discours de la Méthode, Partie 6, 1637.

[2] E. Kant, Qu’est-ce que les Lumières ? 1784.

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